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Etes-vous contemporain ?

La question de la contemporanéité en art serait-elle particulièrement d’actualité à une époque où tout semble se télescoper? Ou bien les acteurs du monde de la danse auraient-ils besoin de se pencher sur les mots pour tenter de définir une discipline de plus en plus polymorphe et d’y voir plus clair dans ses tenants et aboutissants?

Le fait est qu’à une semaine d’intervalle, deux débats questionnant le qualificatif «contemporain» associé à la danse se sont déroulés l’un à Bruxelles, l’autre à Paris et réunissaient praticiens et théoriciens.

Le Rond-Point de la danse n°4 qui s’est tenu à la Bellone le 21 mai posait la question pour le moins énigmatique «Êtes-vous contemporains?».

En sous-titre à cette question, l’invitation au débat proposait ces quelques lignes supplémentaires: «Art nécessaire de la transgression ou expression devenue aujourd’hui artistiquement et politiquement correcte? … Venez écouter et participer à cette table ronde polémique qui mettra face à face défenseurs et détracteurs de l’art ‘contemporain’», lignes qui rendaient la question encore plus diffuse. Allions-nous questionner l’adjectif lui-même «contemporain»; son utilisation à des fins politiques ou normatives dès qu’il est associé à l’art; le genre «art / danse contemporain(e)» (s’il en est un) dans ses formes ou encore dans les valeurs morales et symboliques qu’il véhicule; une esthétique; une démarche ou encore être invités à un positionnement affectif en regard d’un objet indéterminé? L’enjeu et les directions du débat étaient ouverts et le sont restés.

La palette d’invités était recrutée majoritairement dans le milieu de la danse avec les chorégraphes José Besprosvany, Vincent Dupont, Michèle Noiret et Jan Fabre (ce dernier était présent par le biais d’une interview filmée) et le journaliste et critique de danse Gérard Mayen. Mais d’autres secteurs étaient représentés avec Ben Bolgar, architecte; Michael Delaunoy, metteur en scène et directeur artistique du Rideau de Bruxelles et Dany-Robert Dufour, philosophe, pour laisser la place à d’autres points de vue.

Antoine Pickels, médiateur, précisait que le thème du débat avait trouvé son origine dans un questionnement face à deux textes institutionnels où apparaissait la formule «danse contemporaine», sans qu’elle soit toutefois clairement définie: le vadémécum du Service danse de la Communauté française qui définit ainsi ses missions: «promouvoir, favoriser et développer la création et les initiatives artistiques dans le domaine de la danse contemporaine professionnelle en Communauté française» (2008). Et le projet pédagogique déposé par l’ESAD (un des projets d’École supérieure de la danse en Communauté française) désirant s’articuler autour et transmettre «l’héritage de la danse contemporaine»

Les artistes se sont relativement peu fait entendre. Frilosité ou flou de la question? Comme le disait Ben Bogart, il est difficile de ne pas être contemporain. C’est un terme très bateau et en même temps très chargé. En architecture, il y a une obsession de la part des architectes «contemporains» à ne pas pouvoir/vouloir se référer au passé. En danse, Vincent Dupont avance qu’être contemporain consiste à être dans l’instant. Quant à Michèle Noiret, elle voit ce concept comme quelque chose de très ouvert et personnel. Ce n’est en tous cas pas, selon elle, être à la mode, et «être aveuglé par une certaine lumière ou brillance d’aujourd’hui» mais plutôt dialoguer avec l’ombre, avec le passé et l’après.

José Besprosvany qui fut un des moteurs de l’organisation de la table ronde s’alarme, lui, face à «un académisme» accepté du contemporain, qu’il voit tendre vers une forme de dogmatisme. Pour ouvrir la polémique, ce dernier a proposé une interview filmée de Jan Fabre vu souvent comme l’artiste «contemporain» par excellence en raison de la pluridisciplinarité et de l’aspect provocateur de son travail. Il s’exprimait sur son spectacle Je suis sang qui avait fait beaucoup de remous au Festival d’Avignon 2005. José Besprosvany se demande: est-ce cela la forme(ule) acceptée de l’art contemporain? L’autre question en filigrane étant: faut-il donner de l’argent à tel chorégraphe plutôt qu’à un autre parce qu’il se range sous la bannière du «contemporain»? Le débat s’est largement articulé en écho au travail de l’artiste Flamand et la question de la provocation et de la transgression souvent perçue comme paradigmes de l’art contemporain. Le philosophe Dufour a pointé et démonté la rhétorique du second degré, poussée chez Fabre jusqu’à l’académisme qui fait recette dans ce genre de spectacle et qui devient un argument facile pour tout défendre. Gérard Mayen ajoute que de son point de vue, le propre de l’art contemporain est de remettre en question le regard. Si Jérôme Bel utilise aussi des procédés de provocation (dans Jérôme Bel par Jérôme Bel par exemple), il le fait dans une optique différente: celle de questionner le corps dans tous ses constituants.

D’un point de vue plus théorique, Gérard Mayen précisait que la notion de contemporanéité ne peut s‘envisager uniquement sous l’angle de la temporalité. Elle doit être nourrie de questions de territoires, d’espace, de circulation pour poser la question où s’élabore le regard? Est-ce parce que Linyekula est un chorégraphe d’origine africaine qu’il faut systématiquement, en abordant son œuvre, lui poser la question de la tradition? Quant au philosophe Dufour, il a proposé de réfléchir à la question de l’«être ensemble» et à la manière dont un individu se perçoit et se représente dans une cité, notamment par le truchement de la scène de théâtre. La cité peut dire deux choses sur elle-même: se mentir à elle-même (ce qui serait de l’ordre des mythes, des histoires) ou tenter d’approcher et de présenter une vérité encore non dite sur l’époque, ce qui serait de l’ordre de l’art contemporain (et en ça, l’art a toujours été contemporain), et qui a fortiori intéresse la philosophie.

Une intervention du public a également été pointée. Elle posait la question: les artistes «contemporains» ne seraient-ils pas ceux qui posent un regard sur ce qui se passe aujourd’hui (notamment sur l’Internet), avec les référents d’aujourd’hui et plus avec les barrières morales des années 70, comme on a souvent tendance à le faire?

Et Antoine Pickels de conclure que les formes de cet art sont justement encore à inventer.

Le second débat sur cette question, bien que décliné différemment, s’était tenu une semaine auparavant lors du 5e atelier des doctorants au Centre national de la Danse le 15 mai dernier. La Table Ronde de l’après-midi invitait trois doctorants en danse à s’exprimer sur qu’est-ce que la danse contemporaine? Comme Philippe Le Moal[1], invité comme répondant, l’a fait remarquer à l’issue des trois prises de parole, une polarité se dessinait dans les formulations entre d’une part les deux chercheuses-praticiennes et d’autre part l’historien, non danseur. Alors que les deux premières tentaient de donner une définition de la «danse contemporaine» du point de vue de son processus, chacune en regard de leur propre travail, le troisième proposait une réflexion sur la catégorisation moderne/contemporain. Pour la danseuse et chorégraphe Ga-Young Lee, la danse contemporaine est à voir comme une recherche sur la danse, une recherche en soi et sur soi. Pour Marian del Valle, elle aussi performeuse, la danse contemporaine est un dialogue avec le présent à voir dans une démarche «post-chorégraphique». Quant à Staf Vos, qui travaille sur la réception des Å“uvres depuis l’entre-deux-guerres, il a montré que les labels «moderne» et «contemporain» appliqués à la danse relèvent de sens vagues et ambigus et contiennent en eux leur propre contraire du moins en regard du binôme progressisme/conservatisme: les danses d’Isadora Duncan et de Martha Graham sont dites modernes mais sont en soi anti-modernes (à la recherche des grands mythes, contre l’industrialisation…). Plus loin, la danse contemporaine a rendu la danse moderne conservatrice et est peut-être, elle aussi, en train de se faire rattraper par une forme de normalisation qui la rendra peut-être académique.

Le flou et le paradoxe semblent donc rester de mise dans les tentatives visant à définir cet objet polymorphe qu’est la danse contemporaine. Ceci nous rappelle les mots de Laurence Louppe: «en danse contemporaine, il n’y a qu’une seule vraie danse, celle de chacun». C’est probablement cette singularité - projet en soi selon elle de l’artiste contemporain - qui donne du fil à retordre à toute tentative de définition. ■ CDP


 

Pour approfondir

Sur la notion de contemporanéité en danse… on ne va tout de même pas vous citer tous les ouvrages du centre de documentation… On pourrait par exemple sortir de notre chapeau quatre auteurs (et danseurs, pour la plupart) du monde francophone, ayant accompagné l’émergence de la danse «contemporaine»;

Daniel Dobbels: avec, notamment, Je doute donc je danse, entretien réalisé par Thierry Genicot, Art et Culture, 05,01, sept.1990, p.61-63.

Dominique Dupuy: tous ses textes, publiés dans la revue Marsyas, ont été réunis en un ouvrage, publié en 2007 par le Mas de la Danse.

Aline Gélinas: dont le lumineux petit texte Danse contemporaine, dites-vous ? in Agora Danse, 1, mars 1994, p.2.

Laurence Louppe: avec Poétique de la danse contemporaine, Contredanse, 1997 et La Suite, publiée par Contredanse en 2007.

Vous pourrez aussi trouver chez nous de nombreux textes francophones plus récents, et également des textes d’auteurs anglo-saxons.