Pratiques
Le yoga Iyengar et la danse
Par Matilde Cegarra
Par Matilde Cegarra
Ces dernières années, le yoga, et plus particulièrement le yoga Iyengar, s’est solidement ancré dans les écoles et compagnies de danse belges. Rita Poelvoorde a été la pionnière de l’introduction de cette discipline dans l’univers du mouvement.
Rita Poelvoorde en Krounchasana © Thomas Laureyssens |
À 28 ans, les médecins lui ont diagnostiqué une coxarthrose dans la hanche. Rita Poelvoorde, à cette époque soliste du Ballet du XX siècle de Maurice Béjart, a voulu éviter l’opération à tout prix. Elle avait entendu parler de BKS Iyengar et de sa méthode de yoga très précise, capable d’aller très loin dans la recherche corporelle, et amenant souvent des effets thérapeutiques bienfaisants. Rita est partie en Inde suivre des cours avec Iyengar et, après deux mois, elle a pu continuer à danser. Béjart, fasciné par son rétablissement et sa plus belle ligne, lui a demandé de donner des cours de yoga aux élèves de l’école de danse Mudra. C’était le début des années 80, et le yoga entrait pour la première fois dans une école de danse. À cette époque, on n’osait pas utiliser le mot «yoga», on l’appelait alors «échauffement». On préférait considérer le côté physique de cette ancienne discipline plutôt que sa dimension mentale et philosophique. Actuellement, on utilise plus aisément le terme «yoga», qui veut dire en sanskrit «union», et on assiste à la prolifération de ses multiples ramifications dans des gymnases, écoles ou compagnies de danse. L’école la plus répandue et pratiquée en occident est probablement le Hatha yoga. Ha signifie «soleil» et tha «lune», les deux mots ensemble veulent dire «union vigoureuse». Le Hatha yoga vise, à travers des exercices physiques et de respiration, à joindre l’énergie du soleil (masculine, active) à celle de la lune (féminine, réceptive), pour arriver à l’équilibre. De cette méthode, qui date du XV siècle (moment où a été publié le Hatha Yoga Pradipika, premier guide écrit du Hatha Yoga), émanent plusieurs méthodes dont celle développée par BKS Iyengar. |
Pour Iyengar, âgé aujourd’hui de 90 ans, la maîtrise du corps est la clé pour atteindre l’équilibre du mental. C’est pour cela que sa méthode accorde une attention capitale aux asanas (postures) et à leur alignement précis. La stabilité repose, selon lui, sur la symétrie et le respect de la physionomie de chacun. Ce respect a été à l’origine de la création d’accessoires (briques, sangles, couvertures,…), permettant d’atteindre sans risque de blessure les postures classiques et d’accroître leurs effets thérapeutiques. Ses livres et ses voyages en occident ont été fondamentaux pour la propagation du yoga. En 1956, Iyengar était même invité en Belgique par la reine Elisabeth afin de l’initier personnellement à l’art du yoga. Au début des années 70, il a fondé son Institut de yoga à Pune (Inde).
C’est là que, quelques années plus tard, Rita Poelvoorde est arrivée pour trouver une solution alternative à son problème de hanche. Malgré sa surprise initiale face à l’exigence physique des cours, qui lui rappelait la danse classique, elle a été guidée avec diligence par Iyengar dans un nouveau chemin de travail corporel. «Iyengar m’a fait travailler la rotation interne, ce qui a sauvé mon articulation, puisque j’avais une usure du col du fémur causée par un mouvement unilatéral toujours vers l’extérieur», raconte Rita. «Ce qui est étonnant c’est que, quand on commence à faire la rotation interne, la rotation externe devient beaucoup plus facile parce qu’il y a une détente», continue-t-elle. «Iyengar m’a fait faire aussi beaucoup de flexions en arrière mais en mettant les jambes parallèles, ce qui a beaucoup amélioré mon dos. J’ai pu remarquer que mes arabesques montaient plus!». «Ce qui est formidable c’est que j’ai mis des années à endommager mon corps et j’ai pu le guérir en très peu de temps. Dès qu’il y a une lueur de compréhension, on sent très vite un début de guérison», poursuit-elle.
Après son retour, Rita a commencé à enseigner le yoga à Mudra, et quelques années plus tard à l’Ecole Royale de Danse d’Anvers, à Rosas et à P.A.R.T.S. (Performing Arts Research and Training Studios). «Les corps des danseurs répondent facilement aux commandes, mais parfois c’est difficile de convaincre les personnes souples d’écouter. Comme elles sont souples, elles pensent qu’elles savent déjà tout faire, et ne comprennent pas tout de suite la différence». À ce sujet, Juliette Durrleman, professeur de yoga Iyengar en France, souligne que «la souplesse n’est une qualité que si elle est maîtrisée (conscience des limites corporelles) et couplée à la puissance et à la force».
Dans le même sens, Iyengar, dans son livre Light on life (2005), parle de l’importance de lier la résistance à la souplesse. «Je me souviens de deux étudiants qui étaient des étoiles du ballet. Ils pouvaient atteindre toutes les postures sans rencontrer aucune résistance ni aucun stress. Ainsi le voyage vers la posture finale ne pouvait rien leur enseigner. C’était mon travail de les faire revenir en arrière dans les positions et de leur montrer comment créer de la mobilité avec de la résistance en eux-mêmes afin qu’ils puissent travailler sur le point d’équilibre entre le connu et l’inconnu. Les danseurs de ballet ont le problème opposé à la plupart des gens, parce qu’à cause de leur flexibilité excessive, leur capacité physique dépasse leur conscience intellectuelle».
Même si les critères pour donner un cours de yoga aux danseurs ou aux non-danseurs sont les mêmes, les différentes techniques de danse développent des carences qui peuvent êtres travaillées dans le yoga. «Les danseurs classiques ne savent pas faire de torsions», affirme Rita, «en fait, je l’avais déjà remarqué en moi, parce qu’en danse classique les torsions sont pratiquement inexistantes. En danse contemporaine, c’est très différent, il y a un travail de torsion, mais ce qui est difficile c’est de les persuader de tendre les jambes, tandis qu’en danse classique, il n’y a aucun problème. Quelques fois, c’est difficile pour les gens qui sont habitués à relâcher complètement les pieds, à redonner une action dans les pieds, à allonger le bord interne de la cheville qu’ils ont l’habitude de laisser tomber. En danse classique, il y a aussi une difficulté à exécuter la rotation interne des jambes».
Or, pour les danseurs classiques, cette rotation interne est vitale. «À l’école de danse d’Anvers, j’ai vu des problèmes similaires au mien», allègue Rita. C’est pour cela que la directrice artistique, Kimmy Lauwens, insiste sur l’importance d’inclure le yoga aux pratiques corporelles de son école. «Dans la danse classique, on travaille dans un mouvement ouvert, en-dehors, et l’on perçoit toujours la même activité du même muscle. Il est donc favorable pour le corps de ramener les articulations et muscles dans une toute autre activité, comme le retour à la position parallèle ou en-dedans».
Bien que, pour les danseurs contemporains, cette rotation interne ne pose aucun problème, c’est plutôt l’aspect de fermeté qui n’est pas toujours le bienvenu. Selon Willy Bok, enseignant certifié de la méthode Iyengar à Bruxelles, qui a aussi donné cours à P.A.R.T.S. en 2001, «les danseurs ont une compréhension rapide des ajustements, mais la danse contemporaine les a moulés dans le non-effort et la non-tension. Dans les cours, j’ai dû insister sur les extensions et cela leur faisait penser à la rigueur de la danse classique».
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D’autres techniques corporelles, comme le cirque, utilisent principalement le yoga comme moyen de diminuer les blessures. Rita, qui enseigne aussi à l’Ecole Supérieure des Arts du Cirque témoigne de cet aspect. «Ce n’était pas prévu d’enseigner le yoga à l’école du cirque, mais j’ai commencé à leur donner du yoga en complément à la danse classique et la direction a vu que ça leur faisait du bien. Ils ont vu qu’il y avait moins de blessures et que, si des personnes étaient blessées, elles pouvaient toujours faire du yoga pour garder la forme physique». «Mais il ne faut pas oublier», ajoute Rita, «que le yoga est beaucoup plus global que simplement le yoga pour personnes âgées, le yoga pour enfants, le yoga pour danseurs classiques ou contemporains. Il faut s’intéresser au yoga en tant que pratique globale et spirituelle, sinon on risque de faire du yoga pour la hanche ou pour le genou. Et même si, en même temps, dans le yoga, il y a tout ça, le yoga est beaucoup plus», clôture Rita. |
BKS Iyengar enseigne Sirsasana (posture sur la tĂŞte) Ă la Reine Elisabeth, Ramamani Iyengar Memorial Yoga Institute (Pune, Inde)
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Apparu il y a plus de quatre mille ans en Asie du Sud, le yoga est aujourd’hui devenu un complément essentiel pour les danseurs de toutes disciplines. Sa pratique se révèle être un formidable outil pour se centrer et se concentrer, pour se développer et même pour se guérir. Afin de mieux comprendre ces implications entre yoga et danse, plusieurs danseurs – pratiquants et/ou professeurs de la méthode Iyenga – ont été interrogés.
CONSCIENCE CORPORELLE Johanne Charlebois, danseuse, chorégraphe et formatrice, professeur certifiée de la méthode Iyengar Le yoga m’a apporté une nette amélioration de ma conscience corporelle interne, une plus grande précision externe avec moins d’effort et un meilleur alignement. J’ai également re-dynamisé mon potentiel énergétique et acquis une meilleure récupération après l’effort physique. Parfois la finesse de précision qui est demandée dans les postures m’apporte une sorte de silence interne et profond. Et dans des moments particuliers, je peux transposer ce silence dans ma danse ou mon enseignement de la danse. Par contre, le yoga n’amène pas le travail dynamique dans l’espace, la relation au sol, le travail de partenaire et le travail rythmique qui sont des valeurs importantes dans la danse. |
VOYAGE EXIGEANT MAIS PASSIONNANT Felicette Chazerand, danseuse, chorégraphe et pédagogue, enseignante de yoga J’ai 53 ans, et c’est actuellement mon seul entraînement que je considère être un enseignement. Je ne cherche plus à bouger pour bouger, je suis en relation avec un corps qui me parle et qui me donne la possibilité de goûter le lien entre la partie pensante et la partie organique et physique de mon corps. M’abandonner à cette science corporelle qui a fait ses preuves sur des milliers d’années me rassure, me porte et parfois me transporte. C’est un voyage exigeant mais passionnant. Des propositions pour peaufiner la pratique des asanas, allier le yoga avec une pratique complémentaire attisant la conscience corporelle me semble très utile. Comme la méthode Feldenkrais ou le Body Mind Centering. |
STABILITE MENTALE Juliette Durrleman, danseuse interprète et professeur certifiée de yoga Iyengar, pratique le yoga Iyengar depuis 1995 J’ai commencé le yoga parce que j’avais besoin d’une pratique me permettant de me stabiliser mentalement et qui pouvait compenser les déséquilibres corporels liés au travail de répétition en danse. La pratique assidue du yoga m’a permis d’acquérir plus de mobilité et d’amplitude dans le mouvement, plus d’intériorité et de sensibilité, davantage de confiance en mes capacités, mais il m’a aussi permis de mettre le doigt très clairement sur mes limites. Le mieux étant, à mon avis, si l’on choisit le yoga comme entraînement régulier, de le compléter par un travail d’improvisation. |
CONCENTRATION ET FOCUS Monia Montali, danseuse et pratiquante de yoga Iyengar La pratique du yoga m’apporte de la concentration et m’aide à maintenir le focus dans mon propre travail. Le yoga m’aide souvent à éviter de disperser ma pensée. Il m’aide aussi à ouvrir mon corps dans son espace interne. Le yoga est pour moi un outil complémentaire de la danse qui maintient certainement le corps souple, mais qui n’est pas suffisant dans les périodes de création. Le yoga m’intéresse aussi pour ce qu’il apporte à ma propre vie et à la résolution des nœuds qu’on se construit en soi-même. Il est une sorte de thérapie qui passe d’abord à travers le corps pour atteindre ensuite le mental. |
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STRUCTURES FORTES Nicole Mossoux, danseuse et chorégraphe de la compagnie Mossoux-Bonté, pratique le yoga Iyengar depuis 5 ans J’ai commencé le yoga à un moment de ma vie (48 ans) où j’ai senti la nécessité de revenir à une technique éprouvée depuis longue date, et le besoin de structures fortes sur lesquelles m’appuyer, après de nombreuses expériences de traitement plus release du corps. Ça m’apporte une stabilité et une résistance accrues, un «gainage» interne, profond qui soulage les mouvements périphériques et une meilleure capacité à surmonter l’effort quand il le faut. Pratiqué quotidiennement, il modifie le tonus général du corps, mais ne remplace pas certaines préparations physiques, et exercices de concentration spécifiques à une répétition, un spectacle... |
DEVELOPPEMENT PERSONNEL Nienke Rehorst, assistante à la chorégraphie de Sidi Larbi Cherkaoui, professeur certifiée de yoga Iyengar, pratique le yoga depuis 1996 J’ai commencé le yoga par besoin de travailler mon corps d’une manière saine, puisque j’avais de graves problèmes de dos et de genoux. En tant que pratique, il est devenu la base de mon entraînement de danse. Le yoga met en avant le développement personnel. L’interaction avec les autres et la communication se font en fonction de ce premier point. De la même manière, la danse pose le développement personnel comme point de départ de l’entraînement. Mais, dans la danse comme art performatif, celui-ci devient un instrument. L’expression du mouvement, le public et le succès sont les focus principaux. La santé personnelle, malheureusement, est souvent la deuxième sur la liste. La danse et le yoga sont complémentaires et ils ne peuvent pas se substituer, parce que le yoga est yoga et que la danse est danse. |
MAITRISE DU CORPS Silvia Ubieta, danseuse et pédagogue, professeur de yoga Avec le yoga, j’ai trouvé une précision, une conscience et une maîtrise de mon corps que je n’ai pas réussi à éprouver dans les cours de danse. J’ai pu corriger des erreurs de placement et d’axe. Le yoga Iyengar m’a aidée à fortifier certaines parties de mon corps (certaines articulations) et à faire disparaître des blessures dues à l’usage pendant l’entraînement en tant que danseuse. Le yoga est un complément très utile pour un danseur, mais il ne pourra jamais remplacer la danse, le mouvement. Un danseur a besoin de danser, de maintenir éveillées les différentes chaînes et possibilités du mouvement, de travailler avec la gravité, le rythme et l’espace. |
PHYSIQUE ET PHILOSOPHIQUE Stefan Dreher, chorégraphe et danseur, professeur certifié de la méthode Iyengar, pratique le yoga depuis 1995 Mes premières motivations pour pratiquer le yoga Iyengar étaient le défi physique et le rapport philosophique. Le yoga Iyengar a une influence physique sur mon travail de danseur. Il m’offre également une définition du corps qui inclut la tête et la dimension d’interaction avec les autres. Pour moi, la danse et le yoga sont différents; ils ne peuvent pas êtres mélangés et ils ne se substituent pas l’un à l’autre. Quand j’enseigne le yoga, je ne fais pas de différence entre danseurs et non danseurs, sauf peut-être quelques mots sur la présence spécifique sur la scène dans le travail yoguique de méditation. |
BKS Iyengar a écrit plus de quinze livres sur le yoga, on souligne ici Lumière sur le Yoga, qui est devenu un ouvrage de référence pour les pratiquants du yoga et Light on Life, son dernier livre, publié en 2005. Deux sites web à ne pas manquer: www.bksiyengar.com et www.iyengar-yoga.com. La revue consacrée à la technique Alexander, Direction (éd. Fyncot Pty Ltd), traite du yoga dans un de ses numéros et Dance Magazine relate, dans une de ses éditions, l’histoire de Hilary Cartwright qui développe Yoga for Dancers après un grave problème de dos. Le documentaire Le yoga ou le souffle de l’Inde, réalisé en 2005 par Eberhard Ruhle, retrace l’histoire du yoga.