Quand as-tu quitté l’Italie définitivement?
J’ai quitté l’Italie en 1984. J’étais décidé alors à ne plus y retourner. A Naples, je faisais partie d’une compagnie semi-professionnelle de danse. Mais à l’époque, la ville n’était pas très ouverte à la danse. Si on considérait la danse comme un métier, c’était déjà beaucoup, mais alors un garçon qui faisait de la danse! C’était mal vu dans la famille, dans le quartier, même par rapport aux copains de l’Université avec qui j’étudiais la philosophie. Ils trouvaient ça bizarre que je prenne comme option principale la danse. En plus, j’avais choisi une école de danse proche de celle de Mary Wigman. C’était aussi une manière de me démarquer. Je travaillais également avec une compagnie de théâtre. J’ai quitté l’Italie parce que je voulais aller plus loin dans mon parcours de danseur. Il me fallait d’autres outils. La première étape de mon voyage a été New York car je rêvais de me former à l’Ecole de Martha Graham.
Il n’y avait pas de possibilités dans d’autres villes en Italie?
Si à Rome, mais il y avait deux heures de trajet en train pour y aller…. Ce n’était pas réalisable au quotidien. Et puis à l’époque, je voulais aller à la source de ce qui, pour moi, était la vraie danse. Mais mon envie d’apprendre était fortement associée à mon envie de sortir du pays, de voyager, de parler d’autres langues. Mon symbole est devenu celui d’Ulysse. J’ai rejeté aussi pendant longtemps l’Italie. Je ne suis pas rentré pour des raisons personnelles, pas politiques. J’ai passé quatre ans à New York, puis j’ai été à Paris. Puis enfin à Bruxelles.
Et pendant ce long voyage, es-tu resté attentif à ce qui se passait dans ton pays?
Pendant dix ans environ, je ne me suis pas vraiment préoccupé de l’Italie. J’ai renoué avec l’Italie en 1994 lorsque mon premier spectacle créé en Belgique1 a été programmé au festival de Santarcangelo. Depuis, je suis resté en contact avec mon pays d’origine, mais via des personnes, des lieux très particuliers. A l’époque, j’en étais à mon quatrième spectacle. Quand je suis retourné en Italie, j’ai pu redécouvrir en paix les choses que j’avais quittées.
1994. C’est l’année où Berlusconi a gagné pour la première fois les élections… Quelle avait été ta réaction? Tu t’en souviens?
J’étais très fâché. Je me souviens surtout de l’étonnement des gens. Je crois qu’ils n’ont pas compris la puissance de Berlusconi2. Le monde de la gauche était alors totalement en crise3. Les magistrats avaient fait la guerre à l’ancien régime de la démocratie chrétienne via l’opération «mains propres»; il y avait donc eu une réponse juridique aux problèmes générés par la mafia, mais pas de réponse politique. Et Berlusconi s’est nourri de ce manque4. Il a récupéré tous les gens de droite soi disant «propres» et tous les mécontents de gauche. Et puis il y avait aussi le grand rêve… Beaucoup ont cru à l’exemple Berlusconi: qu’ils pourraient peut-être devenir un jour comme lui, riche et puissant, alors qu’il était parti de rien.
Et lors des législatives de mai 2001 qui ont débouché sur l’actuel gouvernement de Berlusconi, qu’as-tu pensé?
Ce sont des choses que j’ai vécues avec une certaine distance. Je m’informais à travers les journaux… mais à chaque fois que j’allais en Italie, ce qui me frappait le plus, était que même les gens de gauche, mes anciens copains, des anti-Berlusconiens à la base, n’avaient pas la force de combattre. Déjà six mois avant les élections, on savait que Berlusconi allait gagner. On sentait l’impuissance de la gauche tandis qu’il gagnait du terrain. Lorsque j’allais en Italie, je voyais les villes entières tapissées d’énormes portraits de Berlusconi, maquillé, rajeuni ou photographié vingt ans plus tôt. Les Italiens étaient tellement matraqués par ces publicités5 qu’ils ne s’en rendaient même plus compte. Les gens se sont résignés. Même les intellectuels renonçaient et se disaient impuissants. Ce n’est que plus tard, il y a un an, que Nanni Moretti a pris les choses en main6.
Mais comment expliques-tu ce statisme, ce désinvestissement des intellectuels et des artistes?
Je ne sais pas. Le Parti communiste était le premier en Europe, mais il s’est désintégré à cause des désaccords internes. Il n’y avait donc plus de ligne politique qui pouvait convaincre les intellectuels. Contrairement à la droite qui a su s’associer des artistes et des intellectuels, même si leur motivation était aussi de diriger tel ou tel lieu si Berlusconi gagnait.
Il y a pourtant eu avec l’arrivée au pouvoir de la coalition de l’Olivier en 1996, le projet de Walter Veltroni de faire renaître la culturelle italienne7?
Personnellement, je trouve que Walter Veltroni n’a rien mis en place au niveau du cinéma. Et de l’extérieur, on avait l’impression qu’il ne se préoccupait que des monuments8. Par rapport au théâtre et à la danse, aux festivals, les budgets sont restés les mêmes. Ca fonctionnait bien dans les petites régions de gauche comme l’Emilie Romagne9, parce que par tradition, les gens bougent là-bas. Veltroni n’a fait qu’y renforcer une situation. Lorsque je suis en Italie, moi je sens qu’il n’y a pas eu de véritable évolution au niveau de la danse. Elle doit encore se nourrir, voyager, s’ouvrir à l’extérieur. Lorsque je dirige des laboratoires, je constate que la manière de penser le corps est dépassée par rapport à celle que l’on peut trouver en France ou en Belgique, par exemple10.
Tu n’as donc pas le sentiment que l’ère Berlusconi ait porté atteinte à la danse?
Pas directement. Il a bien sûr réduit le budget de la culture et les directeurs de festivals se plaignent de ne plus réussir à faire une programmation comme il y a quatre ans…
Et la censure? Par rapport à certaines formes de spectacles par exemple?
Berlusconi n’a pas toujours besoin de censure. Il a un autre pouvoir11: il bloque ou diminue les budgets; il nomme des hommes à lui à la tête des structures culturelles qui n’en ont pas les compétences. A Bologne, une des villes les plus culturelles d’Italie, la droite a retiré le contrat programme du Théâtre Di Leo de Leo De Berardinis qui sera «donné» lors d’une sorte de vente aux enchères à celui qui présentera le meilleur programme. Et ce théâtre-là a vingt ans! Tous ce que les artistes ont fait jusqu’ici ne sert plus à rien. C’est un boucher de droite qui est maintenant le maire de Bologne, la ville rouge d’Italie! C’est très symbolique.
Mais il y a quand même de la part de Berlusconi la volonté de promouvoir une culture populaire?
Oui, mais le but est encore la rentabilité. Heureusement il y a en Italie des pôles de résistance: certains théâtres, certains festivals historiques comme le festival de Volterra, de Santarcangelo, de Pontedera ou le Drosera festival… Ces festivals se trouvent en Toscane, en Emilie Romagne… dans de petits villages.
Et comment résistent-ils, concrètement?
A travers la programmation. Le directeur d’un festival ou d’un lieu ne va pas choisir un spectacle conçu pour mille personnes. Il va opter pour des petites formes, des spectacles qui s’inscrivent dans la recherche, qui n’épousent pas le spectaculaire, les grands moyens, qui ne vont pas requérir le consensus du public immédiatement.
Et la danse institutionnelle, crois-tu que Berlusconi va y toucher?
Non, il va plutôt l’aider. Rien que l’idée de la structure hiérarchique du ballet, les entrées d’argent que ça représente mais ça coûte cher… Si quelque chose doit tomber, ce ne sera pas elle, ce seront les pôles de résistance, de recherche, de nouveaux langages.
L’existence de ces pôles de résistance ne te donne pas envie de retourner en Italie? Si la situation là-bas n’est pas facile, toi, ici, en tant que chorégraphe, tu ne bénéficies que de l’aide au projet?
Je crois qu’en Italie, c’est beaucoup plus difficile de créer qu’ici, même s’il y a là-bas des facilités qui n’existent pas ici: celles qu’offrent les espaces, les structures parallèles. Dernièrement, j’ai connu des gens qui ont ouvert un théâtre en rase campagne, un vieux bâtiment qu’ils ont retapé eux-mêmes. C’est plein tous les soirs et pourtant on ne peut y accéder qu’en voiture. Il y a beaucoup d’activités comme celle-là en Italie. Il y a aussi beaucoup de festivals d’été, qui en hiver offrent des résidences à des artistes. En terme d’argent, il y en a moins en Italie, mais en terme de coproduction, d’aide logistique, de laboratoires… il y a plus qu’ici. En Italie, vu qu’il n’y a pas d’enseignement supérieur de la danse, la seule manière d’accéder à une formation professionnelle, c’est via les laboratoires. Beaucoup de structures mettent en place un système de laboratoires et d’ateliers quasi gratuits. Ce système de formation alternative fonctionne dans toute l’Italie. Je reste ici aussi parce que la Belgique est mon pays d’accueil et que j’ai le soutien de structures qui croient en mon travail.
Comment vois-tu le futur de l’Italie?
Je suis à la base optimiste. Je crois que l’ère Berlusconi commence à décliner. Il y a déjà des petites failles à l’intérieur du système. Les électeurs de Berlusconi se rendent compte de certaines choses, mais pas par la voie officielle. Par exemple que l’on est en guerre12. Berlusconi a plusieurs procès sur le dos, on n’a rien de ce qu’il a promis, il y a beaucoup de secteurs en crise y compris l’industrie, il contrôle quasi tous les médias, les taxes ont augmenté... Les gens sont moins dupes qu’avant. J’espère qu’il va tomber le plus vite possible, mais il faudra encore du temps et ça dépendra fortement aussi de l’organisation des pôles d’opposition car ils ne sont jamais d’accord entre eux. C’est d’ailleurs la pluralité de la gauche qui a mené Jospin à l’échec. La démocratie n’est pas toujours facile à assumer. Une seule voix est parfois plus efficace que plusieurs voix. Mais il faut rester optimiste, autrement on risque de tomber dans le terrorisme.
Bruxelles, le 11 février 2003
1. L’arrivée de mon départ
2. Pensez donc: un logo de football pour un parti politique
3. à cause de son pluralisme et des contradictions qui s’y étaient installées!
4. Berlusconi serait entré en politique entre autres pour bénéficier de l’immunité parlementaire et ainsi échapper aux procès qui existaient à son encontre (corruption, détournement de fonds et collaboration avec la mafia). Dès son arrivée au pouvoir, il a d’ailleurs changé les procédures des procès pénaux.
5. Plus les spots à la télévision de ses chaînes privées…
6. Qu’il a organisé les girotondi, qu’il a dénoncé la gauche, qu’il a réveillé les intellectuels.
7. Ce fils du Parti communiste s’était donné deux objectifs: le cinéma et la création d’un Ministère des Biens et des Activités culturelles. Il n’y avait pas de Ministère de la Culture dans les années quatre-vingts en Italie. C’était un Ministère du Sport et de la Culture. Plus tard, ils ont été dissociés.
8. Berlusconi a d’ailleurs repris cette politique de développement du patrimoine.
9. Chaque ville a un petit théâtre et un festival qui est très suivi.
10. En Italie, il n’y a ni centre chorégraphique ni école supérieure de danse.
11. Il a limogé par exemple plusieurs journalistes de la RAI, la télévision nationale.
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